Il m'est souvent arrivé d'entendre dire à un élève de jouer avec “l'émotion” ou avec “style”. L'émotion n'est rien d'autre que deux infinis qui convergent. Emotion, celle que l'œuvre en étude crée en moi et celle que le monde qui m'environne me renvoie. L'émotion musicale enrichit notre rapport le plus secret avec ce et ceux qui nous entourent. Elle nous permet - hors logique - d'exprimer une vision personnelle de l'œuvre et nous invite - par le travail - à la recréer et en fin de parcours à nous révéler à nous -mêmes. La musique est immatérielle et s'adresse - sauf exception - en priorité à l'émotion. J'ajouterai qu'elle est aussi amour.
Dans la Nuit des Roi, Shakespeare fait dire : “if music be the food of love, play on” (si la musique est la nourriture de l'Amour, joue encore). Reste qu'il ne faut - pour faire jaillir l'émotion - aucun écran matériel (technique ?) entre l'œuvre, celui qui la joue et celui qui la reçoit. Créer, recréer - recevoir : une vraie communion ! Teilhard de Chardin écrit que “plus le monde se rationalise et se mécanise, plus il requiert des poètes … l'art représente la zone d'avance extrême, celle où les vérités naissantes se condensent,
se préforment et s'animent avant d'être définitivement formulées et assimilées”. Quant au style, s'il reflète différents aspects des mondes d'expression à travers les siècles, il est avant tout le miroir et l'émergence d'un milieu - populaire - intellectuel - moral - religieux, de tout ce qui constitue une époque - et en représente l'expression philosophique et artistique. Cela est si vrai que presque toutes les œuvres d'une même époque auront le même style. Cependant la valeur de ces œuvres nous montre que la personnalité - voire le génie d'un artiste dépendent moins du style que de la perception originale de rapports entre une sensibilité et les moyens d'expression. Hugo, Berlioz, Musset, Delacroix adoraient les sièges Louis-Philippe ! Ils usaient de ces sièges pour travailler et pour se reposer. Ces sièges avaient leur forme propre, leur identité, reflétaient une époque - avaient du style. Cependant les auteurs susnommés avaient-ils grâce au fauteuil d'époque, en leur temps - la même perception du monde?
Jean-Jacques Werner
Directeur de l'ENM.
Ebène Bleu : Cela fait 3 fois que vous jouez pour Ebène Bleu ; comment avez-vous trouvé notre dernier concert du 27 octobre ?
Trouvez-vous un peu d'évolution dans notre musique ?
Didier : Jusqu'à aujourd'hui, je pense que pour Pierre-François et moi, ce fut le plus abouti des 3 concerts, émotionnellement surtout. Entre nous, deux solistes, j'ai senti beaucoup de complicité et ressenti vraiment face à ce monde, un grand plaisir de jouer dans ce cadre magnifique qu'est l'église Saint-Séverin. Oui, il y a de l'évolution dans la musique, cependant, j'ai constaté que l'orchestre était moins compact lors de cette soirée. Plusieurs paramètres pouvaient être en jeu : l'acoustique d'un lieu non
habituel engendrant des difficultés de recherche de justesse, un phénomène d'érosion et une assiduité non à 100% lors des dernières répétitions pour l'ensemble.
E.B : Quelle est votre impression de jouer avec l'accompagnement de l'orchestre E.B ? Je pense que ce n'est pas très facile…
Didier : Mon impression est bonne, j'aime jouer. C'est un régal.
E.B : C'était la première fois que vous jouiez avec Pierre-François lors du concert à Arras ? Quelle est votre impression de jouer avec lui ?
Didier : J'ai eu l'impression qu'il se mettait à mon service, qu'il jouait en retrait en quelque sorte ; enfin, c'est une sensation et l'écriture était peut-être faite comme ça. Il m'a amené à aller aux extrémités, ne serait-ce que dans les nuances par exemple. Il m'a fait progresser, je ne savais pas que je pouvais jouer aussi piano à la petite clarinette. Il me suivait . Il a beaucoup de choses à t'apprendre, c'est un puits musicalement, humainement…
E.B : Je crois qu'il y a beaucoup d'admirateurs de votre petite clarinette. Pourquoi avez-vous choisi la petite clarinette comme spécialité ?
Didier : Parce que mon prof, Jacques Merrer, en jouait. La petite clarinette est souvent décriée, peu appréciée : c'est faux, criard… Je dis : “Il faut la travailler”. Elle est utile en orchestre, c'est intéressant de pouvoir jongler, cela ouvre des portes. Je joue aussi de la clarinette basse et m'intéresse, en ce moment, notamment à la clarinette alto ; c'est génial. Il y a le côté challenge, défi… Et cela permet de ressentir différentes choses.
E.B : Si vous pouviez exprimer le son de la petite clarinette avec des mots, lesquels seraient-ils ?
Didier : “Cristalline volupté” ... “Légèreté colibriesque ” C'est joli !
E.B : La musique ou la clarinette, représente quoi pour vous, dans votre vie ?
Didier : C'est un régal ! C'est un moyen d'exister et ça me donne l'impression d’un moyen d'avancer, grâce à la Musique et la rencontre avec les gens.
E.B : Avez-vous d'autre passions, à part la Clarinette, si oui, quoi ?
Didier : Le billard ! Moins maintenant, mais c'est toujours un de mes hobbies tout comme faire la fête et rencontrer, avoir des amis.
E.B : Quelles sont vos œuvres préférées ?
Didier : Il y a en a beaucoup ! Je préfère citer des compositeurs comme : Mozart, Debussy, Ravel, Bartok et le chanteur Peter Gabriel.
E.B : En partageant un peu de votre vie avec celle d'Ebène Bleu, qu'est-ce qui vous a marqué ? Qu'en saisissez-vous ?
Didier : Je suis étonné que l'orchestre E.B ait réussi à réunir tous les instruments de la famille des clarinettes ; de constater sa structure, son côté éclectique. Les niveaux sont différents et c'est sympa de proposer des partitions simplifiées pour que tous les musiciens participent et ne fassent pas figuration…, il y a bonne cohésion. Les “Pitchounes” sont touchants, c'est une chance pour eux de jouer au sein d'un orchestre, au milieu d'adultes… Cela sensibilise et développe la faculté d'écoute…
Ebène Bleu a “une couleur de son”, comme un orgue.
E.B: Enfin, pouvez-vous nous donner un mot pour nous encourager ?
Didier : Passionnément pour le côté réfléchi et le côté cœur …
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